"L'Exotique"

(voyez les photos en bas de page)

 

Utilisation de bois alternatifs pour la guitare classique 

Le palissandre brésilien a occupé la place de choix parmi les luthiers du 20e siècle. Sa beauté et ses propriétés acoustiques sont synonymes de qualité et associées automatiquement aux instruments de haute gamme. Depuis 1992 cependant, le palissandre brésilien est sur la liste des espèces menacées (C.I.T.E.S.) et il devient de plus en plus difficile de s’en procurer. Un ensemble de pièces pour dos et éclisses de guitare peut facilement atteindre un prix de 1000$ dollars US et parfois plus. 

Le palissandre indien offre une très bonne alternative (il est même parfois préféré par certains luthiers de renom) grâce à son élégance, sa sonorité, sa stabilité et son prix abordable. On peut s’en procurer facilement sur le marché pour un prix variant de 40 à 125$ dollars US, tout dépendant de la qualité des pièces (à peine 10% du prix du brésilien!). 

La disponibilité du palissandre indien risque par contre de diminuer rapidement, entraînant une diminution de la qualité et un prix plus élevé. La demande est grandissante et un épuisement des stocks est envisageable d’ici un avenir plus ou moins rapproché. La recherche de bois alternatifs est donc une réalité à envisager afin de pouvoir convaincre le public que le palissandre n’est pas le seul bois de qualité pour la facture de guitares classiques.  

Voici quelques-uns des paramètres utilisés pour évaluer si une espèce de bois est adéquate à la fabrication de la guitare classique : 

Propriétés sonores :   Normalement, on recherche des bois qui sont le plus durs possible, car ceux-ci sont propices à réfléchir les ondes sonores, alors que les bois plus mous tendent à absorber les vibrations, ce qui est indésirable. Les luthiers testent souvent une pièce de bois en la tenant entre deux doigts et en « tapant » dessus avec la jointure du doigt de l’autre main. Ceci produit une note dont on peut évaluer la tonalité, la clarté et  la longueur (le «sustain »), nous aidant ainsi à juger de la qualité du bois. 

Apparence visuelle.     Un bois a beau avoir les meilleures qualités sonores qui soient, son apparence doit aussi être agréable, sans quoi personne ne sera intéressé à l’acheter. Certains préfèrent une uniformité de la robe, d’autres aiment mieux des variations de couleurs. Ceci restera une question de goûts personnels. 

Disponibilité et prix.     Certains bois exotiques ont des propriétés sonores et visuelles remarquables, mais sont hors de prix et/ou presque introuvables. La grenadille africaine en est un exemple frappant (moins d’un arbre sur mille peut produire les pièces de bois adéquats pour fabriquer une guitare). 

Stabilité.           Plusieurs espèces de bois sont relativement fragiles aux écarts de température.  Certains bois venant des climats tropicaux humides  sont particulièrement sensibles aux hivers secs des pays nordiques. Le palissandre brésilien craque relativement souvent, alors que le palissandre indien est particulièrement résistant. 

Maniabilité et allergies.  On parle ici de la facilité avec laquelle un bois peut être travaillé par le luthier. Il existe des bois qui craquent ou « se déchirent » en les pliant, ou sont particulièrement difficiles à tailler et sculpter. Le cocobolo, quant à lui, offre un potentiel remarquable mais provoque quelques fois des réactions allergiques si intenses que certains luthiers ne peuvent même pas s’en servir. 

Il y a aussi plusieurs autres facteurs à considérer dans la sélection d’un bois, mais la liste est longue et je vais donc me restreindre à ceux-ci. Chaque luthier a ses propres critères et ses priorités. 

À l’essai :   Le goncalo alves 

J’ai porté un intérêt particulier à la recherche d’alternatives pour le palissandre au cours des deux dernières années. Un de ceux qui ont capté mon attention est le goncalo alves, aussi connu sous le nom de « Tiger Wood ». Ce bois fait partie de la famille « astoniunm » et nous vient du Brésil. Je l’ai vu et examiné pour la première fois chez un détaillant de Montréal, et ensuite chez un collectionneur de bois de la région de Québec (ce type est incroyable : son garage et son sous-sol sont littéralement bondés de milliers de morceaux de bois de toutes tailles et provenant de partout sur la planète!). Ayant fait quelques recherches sur l’internet pour en savoir plus sur ce bois et son utilisation en lutherie, je ne découvris que quelques rares articles et photos à son sujet, et très peu d’utilisation pour la facture de guitare. Néanmoins, puisque le prix était bien abordable, j’ai donc décidé de tenter le coup. 

La première chose qui nous frappe avec le goncalo alves, est son « look » très spécial. Il porte bien son surnom car il est fait de lignes noirs et oranges, caractéristiques du pelage du tigre (vous pouvez voir quelques photos plus bas sur cette page). Tous les clients qui ont visité mon atelier au cours des derniers mois l’ont trouvé d’ailleurs assez spectaculaire comme bois. Puisque ce bois n’a pas de pore, il est d’ailleurs très facile à vernir (pas de remplissage nécessaire).  Il a tendance par contre à « rouiller » (oxydation) suite à son sablage, de façon inégale sur sa surface.  Je crois que le tout deviendra bien uniforme d’ici quelques mois. 

Des plusieurs espèces autres que le palissandre que j’ai examinées jusqu’ici, le goncalo alves est celle qui produit la meilleure note lorsque frappé du doigt. On entend alors une note très aigue, avec beaucoup de clarté et de résonance.  Une fois la guitare terminée, je ne fus donc pas surpris de constater que ses propriétés sonores étaient très proches, voire presque identiques à une guitare similaire fabriquée avec du palissandre indien, tant au niveau de la sonorité, du volume, que de la projection et du « sustain ».  Il y a bien sûr des opinions bien divergentes sur le rôle du dos et des éclisses sur le son de la guitare (Torres a exprimé son opinion là-dessus avec sa guitare en papier mâché, alors qu’à l’inverse un luthier bien connu prétend pouvoir entendre la différence entre le palissandre indien et brésilien à partir de la 4e rangée d’une salle de concert…  La réalité se situe sans aucun doute quelque part entre ces deux extrêmes). En plus de ses propriétés sonores et visuelles, le goncalo alves est offert à un prix abordable, est facile à travailler et se verni facilement.  Son seul point discutable est, tel que mentionné précédemment, sa tendance à oxyder de façon non uniforme, mais les variations de teintes disparaîtront probablement avec le temps. Puisque sa texture est relativement comparable à celle de l’érable, je suis assez optimiste quant à sa stabilité et sa résistance à développer des craques.  

En conclusion, je suis très satisfait du goncalo alves en tant que bois alternatif au palissandre pour la facture de guitares classiques.  Il a produit un instrument avec une excellente sonorité et un « look » vraiment spécial et spectaculaire.  Si vous aimez bien les couleurs et les motifs exotiques, je vous recommande fortement de choisir le goncalo alves pour votre prochaine guitare.

Si vous avez d'autres observations sur l'usage du goncalo alves, ou des questions plus particulières à ce sujet, je vous invite à m'en faire part à l'adresse suivante: patrick.mailloux@videotron.ca .  Je serai ravi de discuter de ce sujet plus en profondeur avec vous.

Salutations,

Pat

Description de la guitare "L'Exotique":

Table:                     Cèdre rouge d'Amérique
Dos/éclisses:          Goncalo Alves ( aussi appelé "Tiger Wood")
Manche:                 Cèdre espagnol, renforcé avec de l'ébène
Touche:                   Ébène
Chevalet:                Grenadille africaine
Mécaniques:          Van Gent
Diapason:               650mm
Fini:                        Table à la laque naturelle ("French Polish"), dos,éclisses et plaquage de tête au verni acrylique, manche à l'huile d'abrasin

*Un extrait sonore sera bientôt disponible

Photos(cliquez sur les photos pour les agrandir)

Vue de face

Le dos. Notez bien le motif "tigré"!

 

Filets en "Snakewood"! Contre-filets
en ébène et cèdre

Vue plongeante

 

Chevalet

De côté

 

La rosace:  palissandre, rubiné satiné et amarante

La tête, plaquée en Goncalo Alves